Vingt mois de guerre à la frontière sud : Raphael Rues à la journée d’étude « Top Secret » du Château de Morges. Samedi 19 septembre 2026, le Château de Morges et ses musées consacrent une journée d’étude à l’histoire de l’espionnage et de la résistance en Suisse et en Europe entre 1939 et 1945. La manifestation s’inscrit dans le prolongement de l’exposition « Top Secret » et réunit cinq intervenants à l’Espace des Milices, à proximité immédiate du château. Parmi eux, l’historien tessinois Raphael Rues présente, entre 11h15 et 12h15, une conférence intitulée « Vingt mois de guerre à la frontière sud », consacrée au front méridional de la Suisse, entre le Tessin et le nord de l’Italie.

Le titre désigne la période qui s’étend de l’armistice italien de septembre 1943 à la capitulation des forces allemandes en Italie, au printemps 1945. Durant ces vingt mois, la frontière tessinoise, longtemps traitée comme un espace secondaire dans l’historiographie du renseignement suisse, devient un point de passage disputé entre les services alliés, les réseaux de la résistance italienne et les filières d’évasion.

Max Waibel et le poste RIGI
Raphael Rues retrace d’abord le fonctionnement du poste RIGI, la Nachrichtensammelstelle 1 dirigée depuis Lucerne par le major, puis lieutenant-colonel, Max Waibel. Ce poste n’est pas une création de circonstance : Waibel en prend la tête dès la mobilisation de 1939 et l’a déjà mis à l’épreuve avec le réseau Wiking, qui avait fourni au commandement suisse des informations précises sur les campagnes allemandes en Scandinavie, en France puis en Union soviétique. C’est cette organisation rodée que Waibel réoriente, à partir de 1943, vers la frontière sud. Rues détaille le mode opératoire employé pour l’acquisition du renseignement, en particulier le recours aux procès-verbaux d’interrogatoire, les Einvernahme-Protokolle, dressés par les autorités frontalières suisses lors du passage de réfugiés et d’internés en provenance d’Italie, et exploités systématiquement comme source de renseignement militaire.

Campione d’Italia et la neutralité suisse
La conférence situe à Campione d’Italia, enclave italienne entourée de territoire tessinois sur les rives du lac de Lugano, la naissance d’une première cellule structurée de ce dispositif de renseignement au début de l’année 1944. L’Office of Strategic Services y maintient une antenne pour ses opérations en Italie, en lien avec le poste que dirige Allen Dulles à Berne ; les autorités suisses tolèrent cette présence américaine tant qu’elle reste discrète. Rues interroge ensuite le rapport entre la neutralité helvétique et la résistance italienne : sur ce point, la conférence entend mettre fin à un mythe, celui d’une Suisse simplement spectatrice du conflit qui se joue à sa frontière sud. Les travaux d’après-guerre sur l’activité de Waibel établissent que celui-ci et ses collaborateurs ont sciemment renoncé à informer le Conseil fédéral de leurs démarches, conscients que celles-ci n’étaient pas conciliables avec la neutralité pratiquée par les autorités fédérales. Rues décrit à cet égard la présence, au Tessin et auprès des formations partisanes du versant italien, d’agents alliés en lien avec le dispositif suisse, Waibel entretenant lui-même une liaison suivie avec les partisans italiens parallèlement à ses contacts allemands.

Le 20 juillet 1944 et Allen Dulles
Un développement est consacré au 20 juillet 1944, date de l’attentat manqué contre Hitler porté par le cercle de Claus von Stauffenberg. Le lien avec la frontière sud passe par Berne : Hans Bernd Gisevius, officier de l’Abwehr entré en contact avec Dulles dès 1943 et devenu l’une de ses sources les plus précieuses sur l’opposition allemande à Hitler, est un membre actif du complot. Après son échec, Gisevius se réfugie en Suisse, où l’aide de Dulles lui permet d’obtenir les papiers nécessaires pour gagner l’Espagne. La conférence aborde également le rôle d’Allen Dulles, arrivé à Berne en novembre 1942 pour y diriger l’antenne de l’Office of Strategic Services, et la manière dont sa position durant la guerre a préfiguré la stature qu’il occupera dans les années 1950, lorsqu’il prend la direction de la Central Intelligence Agency en 1953 et que sa proximité, publiquement assumée, avec l’univers de l’espion de fiction contribue à façonner son image de maître espion.

L’opération Sunrise et la capitulation allemande en Italie
La conférence se referme sur l’opération Sunrise. À partir de février 1945, Waibel devient l’intermédiaire entre le général SS Karl Wolff, commandant supérieur des forces de sécurité allemandes en Italie, et Dulles. Une première rencontre secrète a lieu à Zurich le 8 mars 1945, après des contacts préalables noués à Ascona ; les négociations aboutissent à la capitulation anticipée des forces allemandes en Italie du Nord, effective le 2 mai 1945. Cet épisode clôt les vingt mois évoqués dans le titre et referme, pour Rues, l’arc narratif de sa conférence.
Kampfzone Ossola: Der Widerstand an der Schweizer Südgrenze 1943–1945
Das Buch «Kampfzone Ossola» beleuchtet die Rolle der Schweiz – insbesondere des Tessins und des Wallis – im Widerstandskampf an der Südgrenze während der letzten Kriegsjahre 1943–1945. Es zeigt, wie die Schweizer Neutralität in der Praxis weit mehr war als blosses Abseitsstehen: Durch die Aufnahme von Flüchtlingen und die Unterstützung der Partisanen im Ossolagebiet wurden Tausende Menschenleben gerettet. 80 Jahre danach schliesst das Werk eine Lücke in der Schweizer Geschichtsschreibung und liefert einen wichtigen Beitrag zur laufenden parlamentarischen Debatte um die Rehabilitierung jener Schweizerinnen und Schweizer, die den Widerstand in Norditalien unterstützten.
Le programme de la journée d’étude
La journée d’étude se poursuit avec les interventions de Marc Perrenoud sur trois personnalités vaudoises de la Seconde Guerre mondiale, de Christian Rossé sur les grandes lignes du service de renseignement suisse, puis, l’après-midi, de Jean-Louis Perquin sur les passages en Suisse des services spéciaux alliés et de Philippe Pichot sur les rapports entre Charles de Gaulle et la Suisse. Une table ronde réunit les cinq intervenants en fin de journée. L’entrée est gratuite pour les moins de 25 ans ; elle coûte 15 francs pour une demi-journée et 25 francs pour la journée complète. Les inscriptions se font via le site chateau-morges.ch.

Flyer de la journée: Journée d’étude « Top Secret » du Château de Morges 19 septembre 2026